Les refuseurs de manuscrits


« Des phrases courtes, M. Teboul, des phrases plus courtes ! »

Il m’a énervé. Il avait dit a comme ça, par habitude. S’il avait été garagiste, il aurait foutu des coups de pied dans les pneus. Mais il n’était pas garagiste. «Des phrases courtes, M. Teboul, des phrases plus courtes !» Il avait un beau bureau, grand et bien décoré. Des livres partout, des statuettes, une reproduction de Friedrich, une autre de Caillebotte. Quatre téléphones, un Blackberry posé contre un improbable appareil noir antique en bakélite, avec cadran et écouteur. Et je me demandais quel salaire il devait toucher pour répéter huit heures par jour : «Des phrases courtes, des phrases plus courtes !» Il me parlait en souriant. Je savais qu’il me parlait parce que ses lèvres bougeaient. Mais je n’entendais pas. Je pensais : Charlot, les Temps modernes. J’imaginais un tapis roulant. Un défilé ininterrompu d’auteurs. Du même mouvement de la main, rapide, il remettait à chacun un manuscrit, et, à chacun, il adressait un sourire, avec un bienveillant «Des phrases courtes, M. Untel, des phrases plus courtes!» Le soir, il se changeait dans la pénombre d’un vestiaire crasseux, enlevait son costume et sa cravate, l’air absent et les yeux fatigués, prenait le métro, embrassait sa femme et ses enfants en rentrant chez lui. Il regardait un peu la télévision, puis allait se coucher. Et la nuit, dans son sommeil, inlassablement, il répétait : «Des phrases courtes, des phrases plus courtes !»

« …Vous devriez le lire, je vous assure, il y a beaucoup de choses dedans, beaucoup de choses !… » Ça y est, j’avais encore raté un conseil. Je devais lire un truc mais je ne savais pas quoi.

En faisant entrer le suivant, il me répéta de ne pas oublier, M. Teboul, des phrases courtes, des phrases plus courtes… Un sourire. Une hôtesse me raccompagne. Un long couloir. Des bureaux de chaque côté. Une ruche silencieuse séparée du monde par d’épaisses parois de verre légèrement teinté. Tout est très clean, ici. Aseptisé, stérilisé. L’asepsie à ce point-là ferait rêver n’importe quel chef de clinique. Les livres, même les livres sont effroyablement propres. Pas le moindre petit grain de poussière. Pas une page cornée. Un grand poster au mur nous renvoie comme un miroir l’image du long couloir en enfilade. Au fond du couloir, mais seulement sur la photo, une porte ouverte à deux battants laisse apparaître une immense salle de réunion. L’homme que je quitte à l’instant figure en bonne place sur la photo. Au milieu d’une assemblée qui évoque beaucoup plus un colloque du CRNS que la réunion des lecteurs d’une maison d’édition.

Dans un silence assourdissant, la porte matelassée se referme sur moi.